« Les ondes des téléphones portables ne provoquent pas de cancer. » Le 26 novembre 2025, la radio publique France Info a relayé l’essentiel du message communiqué ce jour-là par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Cette dernière venait de publier son rapport « Radiofréquences et cancer », qui concluait à l’absence de lien causal entre l’exposition aux ondes électromagnétiques et le développement de cancer. De quoi faire hurler les organisations qui se battent depuis des décennies pour la reconnaissance de la toxicité des ondes. Au-delà d’un désaccord, c’est l’honnêteté même de ce rapport qui est mise en cause. Marc Arazi, docteur en médecine et président de l’association Alerte Phonegate, dénonce ainsi le résultat d’une « reprise en main politique de l’Anses qui a eu lieu il y a quelques années », avec la volonté de laisser le champ totalement libre aux industriels des nouvelles technologies. Travaillant censément de façon indépendante, l’établissement public est placé sous la tutelle conjointe des ministres de l’agriculture, de l’environnement, de la santé et du travail. Son directeur général est quant à lui nommé par le président de la République.
Par ailleurs, de récentes décisions gouvernementales ajoutent une dimension économique aux expertises de l’agence, ce qui pose là encore question quant à l’indépendance scientifique de l’institution. Alors, à quel point le politique influe-t-il sur le travail de l’Anses ? Trop, en tout cas, pour les organisations travaillant sur les ondes, qui estiment avoir atteint un point de non-retour avec ce nouveau rapport. La majorité d’entre elles (Alerte Phonegate, Robin des toits, Criirem…) ont donc déserté le « comité de dialogue » mis en place par l’agence et refusé de participer à la consultation publique relative au dernier rapport. D’autres ont décidé de rester, mais n’en pensent pas moins. C’est par exemple le cas de Priartem – électrosensibles de France, qui a déposé un recours destiné à faire « annuler l’avis, le rapport et le communiqué correspondants à cette expertise », et demande la saisine du Comité de déontologie et de prévention des conflits d’intérêts. Pour Frédéric Furlano, de Robin des toits, la messe est dite : « La seule chose qu’on attend de l’Anses, désormais, c’est sa dissolution. »
Bis repetita ?
L’histoire serait-elle en train de se répéter ? Dans les années 2000, c’est déjà suite à un rapport relatif aux effets des ondes électromagnétiques sur la santé humaine, publié en 2003, que l’ancêtre de l’Anses, l’Afsse (Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement) (1) avait connu une crise majeure. À cette époque, les associations Priartem et Agir pour l’environnement avaient découvert, dans la liste des experts ayant travaillé pour l’agence, un certain nombre de personnes présentant de graves conflits d’intérêts : René de Sèze, Bernard Veyret, Isabelle Lagroye… des noms désormais bien connus dans le milieu, où leurs liens avec l’industrie de la téléphonie ne font plus mystère. Le président du conseil d’administration de l’Afsse avait lui-même reconnu que « l’expertise sur la téléphonie mobile n’a jamais suivi ni de près ni de loin les règles que l’Afsse s’est fixées à elle-même » (2). Par la suite, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et de l’Inspection générale de l’environnement (Ige) avait à son tour démoli le sérieux et l’honnêteté de ce rapport, allant jusqu’à pointer des « irrégularités de forme sur lesquelles pourrait s’arrêter un juge en cas de contentieux ». La crise avait abouti à la dissolution de l’Afsset – ou plutôt à sa fusion avec l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation), en 2010, pour donner l’actuelle Anses.
D’importantes avancées dans les années 2010
En 2013, cette dernière publie un premier rapport sur les ondes, dans lequel elle estime « possible » qu’elles aient un lien avec la survenue de gliomes (une tumeur cérébrale). Une position qui aurait dû, au minimum, se renforcer au fil des années. Trois ans plus tard, en effet, une étude menée par le National toxicology program (NTP), agence de santé états-unienne, livre ses premières conclusions : après avoir étudié des rats et des souris durant 10 ans, il établit, chez les rats mâles, un niveau de preuve « clair » quant à l’apparition de schwannomes (cancers qui atteignent la gaine des nerfs), ainsi que des preuves limitées de tumeurs du cerveau et des glandes surrénales. C’est une étude de très grande envergure, menée par une organisation reconnue, que les autorités sanitaires ne peuvent ignorer. Le 2 août 2016, faisant suite à cette publication, le Directeur général de la santé demande donc à l’Anses d’étudier ces résultats afin de lui indiquer s’ils sont susceptibles de faire évoluer le classement des radiofréquences établi en 2011 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Autrement dit, il veut savoir si, à la lecture de ces résultats, le Circ pourrait réévaluer les radiofréquences de la catégorie 2B (« Potentiellement cancérogène pour l’homme » à la catégorie 2A (« cancérogène probable »), voire à la catégorie 1 (« cancérogène certain »).
En 2018, l’institut italien Ramazzini, lui aussi reconnu mondialement dans la recherche sur le cancer, en rajoute une couche : son étude menée sur des rongeurs parvient à des conclusions sensiblement équivalentes à celles du NTP. Ses auteurs demandent donc une réévaluation des conclusions du Circ sur le potentiel cancérogène des rayonnements électromagnétiques. Quant au NTP, il procède à un ultime « peer review » (revue par ses pairs) international, qui le conduit à rehausser son niveau de certitude sur la cancérogénicité des ondes. Tout concourt, donc, à ce que les rayonnements électromagnétiques soient intégrés dans le catégorie 2A ou la catégorie 1 du Circ.
L’Anses va pourtant s’orienter dans la direction opposée : à travers son dernier rapport, elle explique ne plus trouver aucun lien entre ondes et cancers ! Elle contredit ses propres conclusions, publiées douze ans plus tôt, et l’expertise du Circ de 2011 (sur laquelle elle n’était même pas censée revenir). Un véritable tour de magie, compte tenu de la publication, entre temps, des travaux que nous venons de citer.
Seule contre le reste du monde
Dans le détail du rapport, on s’aperçoit néanmoins que la manœuvre est assez grossière. Les études qui établissent des risques liés aux ondes électromagnétiques ? L’agence les exclut ou les juge insuffisantes. Celles qui n’en établissent aucun ? L’agence les prend en compte, quand bien même elles seraient entachées de conflits d’intérêts. Une attitude générale qui ressort assez clairement de l’observation de deux des principales études citées dans ce rapport : celle du NTP et Mobi-Kids, qui portait sur d’éventuels effets du téléphone portable sur l’apparition de tumeurs du cerveau chez les jeunes de 10 à 24 ans.
Le travail du NTP a duré 10 ans, a coûté 20 millions de dollars, a fait l’objet de plusieurs « peer reviews » : des scientifiques du monde entier ont pu étudier, critiquer, apporter leurs connaissances pour enrichir et solidifier les résultats…
Tout a été filmé, enregistré, mené de façon publique et transparente. Bref, cette étude a franchi avec brio toutes les étapes de validations scientifiques possibles et imaginables. Insuffisant, pour les génies de l’Anses, qui, seuls contre le reste du monde, ont décidé d’exclure certaines des conclusions présentées.
« Quand on parle de l’étude du NTP, [on devrait plutôt parler] des études du NTP, précise Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques à l’Anses. Ce que le groupe de travail a effectivement choisi de mettre de côté, ce sont les études chez le rat mâle pour les schwannomes cardiaques, parce qu’il y avait un problème de mortalité précoce des témoins et que ça ne permet pas d’analyser correctement, rigoureusement d’après les canons de la science, les résultats de cette étude. […] Il y a des études sur des souris mâles, des souris femelles, des rats mâles, des rats femelles. Toutes les études du NTP, on les prend, sauf celles sur les rats mâles. » Il se trouve que ce sont précisément celles qui établissent un lien « clair » entre exposition aux radiofréquences et apparition de cancers… et qui ont été très largement « reviewées » en tenant compte de ce problème de rats témoins.
Conflits d’intérêts
Exit, donc, les conclusions préoccupantes du NTP. Celles de l’étude Mobi-Kids, parfaitement rassurantes, ont en revanche été intégrées au rapport. « L’Anses invalide des conclusions du NTP mais valide Mobi-kids… Là, vraiment, ils devraient avoir honte ! », tonne Marc Arazi. Notamment parce que l’organisation qu’il préside a mis a jour de nombreuses situations de conflits d’intérêts parmi les experts mobilisés. La présence, au cœur de Mobi-Kids, de Joe Wiart, est notamment très problématique. Cet ingénieur général des Mines et son équipe ont joué un rôle central, puisqu’ils ont mis au point un outil algorithmique censé caractériser l’exposition des cas (enfants atteints d’une tumeur) et des témoins, afin de pouvoir comparer l’une et l’autre. Avec tous les usages possibles d’un smartphone, de très divers paramètres doivent être pris en compte : temps d’utilisation, téléphone collé à l’oreille, tenu en main, utilisé avec des oreillettes… L’outil algorithmique doit brasser tout ça pour modéliser l’exposition globale.
Comment est-il conçu ? Mystère. Seul Joe Wiart et son équipe ont les clés de la boîte noire. Problème : l’étude a débuté en 2009 pour se finir en 2016, époque où Joe Wiart était… salarié de l’opérateur Orange ! Il est resté plus de 20 ans dans la boîte, intégrant dès 1992 France Telecom, qui deviendra Orange, chez qui il continuera à travailler jusqu’en 2015. Ce n’est pas tout : quatre autres salariés de l’opérateur historique ont travaillé à ses côtés dans le cadre de Mobi-Kids.
Inutile d’étaler tous les conflits d’intérêts mis en lumière par Alerte Phonegate, qui concernent 14 des 18 experts. Pour autant, comment les résultats de Mobi-Kids peuvent-ils être pris au sérieux ? Interrogée sur ces conflits d’intérêts, l’Anses assure – étrangement – ne pas être au courant (voir p.9).
« Un très mauvais signal »
Même en disqualifiant les études les plus gênantes, l’Anses n’a pas pu éliminer tous les travaux sur le lien entre les cancers et les ondes électromagnétiques. On retrouve leurs résultats dans les conclusions intermédiaires… qui sont elles-mêmes, comme par magie, ignorées dans les conclusions finales. « On a l’impression qu’il y a une succession de tamis : on part des scientifiques qui trouvent des choses, puis on a un premier tamis avant les conclusions, puis un autre avant le discours médiatique… On a comme ça une édulcoration qui s’accentue à chaque étape », observe Stephen Kerckhove, délégué général de l’association Agir pour l’environnement. En lisant certains passages rédigés par le groupe de travail, on peine en effet à croire qu’ils puissent aboutir à une conclusion générale établissant une absence de risque.
Voici, par exemple, ce qu’on peut lire en page 328 du rapport : « Le système reproducteur masculin apparaît comme particulièrement sensible à l’induction par les radiofréquences d’un grand nombre de mécanismes biologiques liés au cancer. […] Les données de la littérature sont nombreuses et montrent, dans une grande majorité des études in vivo et in vitro, que les radiofréquences induisent de la génotoxicité, du stress oxydant, de l’inflammation, de l’apoptose, une baisse de la prolifération, de l’autophagie, une diminution de la qualité du sperme et une perturbation de la production hormonale. »
Et donc ? Rien ! Le groupe de travail semble oublier ces données sitôt les avoir observées. Tout juste recommande-t-il d’ « approfondir la recherche sur l’impact des radiofréquences sur la fertilité », ce qui n’est pas le sujet de ce rapport…
« En voyant les conclusions du rapport, j’ai pris un coup derrière la tête », regrette Gérard Ledoigt, biologiste ayant participé à l’expertise, mais qui a refusé de s’associer aux résultats exprimés (voir son interview p.10 du numéro 216). Selon Frédéric Furlano, de Robin des toits, « il y a derrière ce rapport une volonté à remettre en question la catégorisation 2B des radiofréquences, et donc de faire bouger la fenêtre d’Overton pour rendre leur catégorisation dans le groupe 3 acceptable ». « C’est un très mauvais signal qui est envoyé », confirme Sophie Pelletier, présidente de Priartem, qui remarque néanmoins qu’à travers une récente revue des études chez l’animal, dans le cadre de la mise à jour de la monographie de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), un panel d’experts a conclu à « une preuve de haute certitude » concernant les gliomes et les schwannomes du cœur.
« Comme quoi, tout n’est pas tout noir ou tout blanc, certains courageux persistent à vouloir faire de la science… »
1 – Qui deviendra l’Afsset, agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail.
2 – Dans le documentaire Mauvaises ondes, de Sophie Le Gall, Ligne de Mire production, diffusé sur France 3 en 2011.
Texte : Nicolas Bérard
Dessin : Man
Commentaires