L’âge de faire : En lisant votre livre (1), on a l’impression d’un mouvement de va et vient : des périodes où l’antimilitarisme est très fort, d’autres où il recule… Mais d’abord, à quelle époque naît la critique de l’armée ?
Arnaud-Dominique Houte : Comme il faut bien un point de départ, Éric Fournier et moi avons fait un choix : il nous a semblé que l’antimilitarisme est très lié à l’apparition du service militaire obligatoire. C’est-à-dire le moment où l’armée n’est plus uniquement une question d’engagement personnel mais devient une question sociale, car c’est une obligation qui s’inscrit dans un cadre public, républicain. Cette obligation va faire l’objet d’appréciation, positive ou négative, et va donc rendre l’antimilitarisme plus visible. En fait, pour qu’il y ait antimilitarisme, il faut qu’il y ait une pression de l’organisation militaire sur la société. C’est pour ça qu’on place la naissance de l’antimilitarisme au milieu du XIXe siècle.
Pendant la Commune de Paris apparaît un discours antimilitariste, même si les communards ne sont pas fondamentalement opposés à l’armée…
On était alors dans un contexte de guerre. La plupart des communards n’ont donc aucun problème avec le principe de l’armée, puisque eux-mêmes appellent à la défense nationale. En revanche, ce qui leur pose problème, c’est l’organisation verticale de l’armée. Eux revendiquent une armée plus horizontale, plus citoyenne, notamment à travers l’élection des officiers. Les citoyens doivent être des soldats et les soldats doivent être citoyens. Très vite, la critique de gauche et la critique révolutionnaire vont consister à dire que l’armée avale des citoyens pour en faire des soldats alors qu’il faudrait faire l’inverse : envoyer des citoyens dans l’armée afin de la rendre démocratique, populaire et citoyenne. Ce discours-là est évidemment incompatible avec le fonctionnement d’une armée qui est de plus en plus une armée de culture professionnelle, dirigée par des officiers convaincus que seuls l’entraînement et la discipline font la force des armées.
Un épisode important dans l’histoire de l’antimilitarisme est le massacre de Fourmies : le 1er mai 1891, une manifestation est organisée pour réclamer la journée de 8 heures. L’armée intervient et tire sur les manifestant·e·s, faisant neuf mort·es et de nombreux blessé·es. Mais est-ce qu’on n’est pas plus sur une mission qui reviendrait aujourd’hui aux forces de « maintien de l’ordre », police et gendarmerie (2), et non à l’armée ?
Au XIXe siècle, l’armée est souvent la troupe chargée du maintien de l’ordre lorsque celui-ci devient très violent. Quand on fait face à des grèves très dures, comme il n’existe pas de gendarmerie mobile (née dans les années 1920) ni de CRS (né après 1945), l’armée est amenée à se retrouver dans des situations comme celle de Fourmies, à tirer sur la foule. Et donc cela suscite un discours de critique sociale avec cette idée que l’armée est utilisée pour faire respecter les vœux du patronat et tirer sur les ouvriers. Par la suite, l’armée sera de moins en moins exposée aux civils parce que la République est très consciente du risque que fait peser ce genre d’événements sur la popularité de l’armée.
Le rejet de l’armée vient donc notamment du fait qu’elle serait au service d’intérêts économiques ?
C’est en tout cas une question qui fait débat. Il n’y a pas vraiment de critique d’une armée qui, en temps de guerre, défend la nation contre une ennemi extérieur. Il y a en revanche une critique d’une armée dont les gros moyens et l’organisation seraient instrumentalisés à des fins de lutte des classes. Il y a vraiment une distinction importante entre l’antimilitarisme en tant que critique de l’institution militaire et l’antipatriotisme. Bien-sûr, ça se recoupe : les antipatriotes sont souvent antimilitaristes. Mais l’inverse n’est pas vrai : beaucoup d’antimilitaristes n’ont pas de problème avec le patriotisme et considèrent qu’on peut vouloir défendre la nation mais que, en revanche, l’armée telle qu’elle existe n’est pas le bon outil pour cela.
S’ils la considèrent comme nécessaire, comment les antimilitaristes imaginent-ils la défense la nation ?
On peut penser aux résistants de la Seconde Guerre mondiale : beaucoup de maquisards critiquent fortement l’armée, parce qu’ils considèrent que l’armée, c’est Pétain et que les officiers ont aussi fait le choix de Pétain. Eux, à l’inverse, se présentent comme une armée vraiment populaire, vraiment démocratique, dont les officiers ont été choisis par leurs camarades (même si ce n’est pas toujours vrai). C’est très intéressant, car en 1944, il va y avoir l’amalgame, c’est-à-dire le mélange entre les forces populaires qui viennent du maquis et de la Résistance, et l’armée qui se reconstitue pour continuer la guerre. Ce mélange est assez douloureux pour les maquisards, qui comprennent que leur modèle ne va pas remplacer l’armée à l’ancienne, mais que cette dernière va au contraire les ramener dans son giron.
Les périodes de guerre sont quand même souvent des périodes où l’antimilitarisme recule fortement, notamment en raison des appels à l’union sacrée…
Pourtant les deux guerres mondiales, effectivement, l’antimilitarisme est presque inaudible, en tout cas au début de la guerre, car il y a une logique générale d’union sacrée. Globalement, les antimilitaristes, durant ces périodes, sont amenés à s’autocensurer. Et puis, il y a aussi la vraie censure ! S’attaquer à l’armée en temps de guerre est la plupart du temps illégal. Donc, même à supposer que certains conservent leurs sentiments antimilitaristes, c’est beaucoup plus compliqué de les exprimer. J’ajoute que la guerre enlève souvent l’un des arguments des antimilitaristes, qui consiste à dire que l’armée est inutile.
Idéologiquement, aussi : quand on doit se battre contre le nazisme, il est difficile de vouloir se passer d’une armée, non ?
Ça rejoint la grande question du pacifisme. En 39, les pacifistes sont confrontés à ce dilemme : on ne veut pas de la guerre, mais on ne veut pas d’Hitler non plus. Ça va les rendre hésitants et finalement inaudibles.
Quelle est la différence fondamentale entre les pacifistes et les antimilitaristes ?
Ce sont deux choses qui sont ponctuellement liées mais fondamentalement différentes. Le pacifisme n’est pas opposé par principe à l’existence d’une armée. Et l’antimilitarisme n’est pas opposé par principe à la guerre. Ils ont en fait deux adversaires différents : le pacifiste ne veut pas de la guerre, l’antimilitariste ne veut pas de l’armée. Évidemment, comme l’armée et la guerre sont intimement liées, ça donne une imbrication et ça fait que antimilitaristes et pacifistes sont souvent dans le même camp. Mais ils se différencient très nettement.
Dans les années trente, par exemple. Les antimilitaristes les plus convaincus sont les communistes. Et justement, à l’époque, ils changent de discours, considérant que la priorité est de vaincre le fascisme et donc que l’antimilitarisme n’est plus de raison. Donc l’antimilitarisme est en perte de vitesse, car ceux qui étaient ses principaux défenseurs n’osent plus trop le défendre. Et de l’autre côté, les pacifistes connaissent presque leur âge d’or dans les années 1930. Eux ne sont pas forcément hostiles à l’existence d’une armée, pourvu qu’elle n’ait pas pour objectif de faire la guerre mais de la rendre impossible.
À quels moments l’antimilitarisme s’est fait le plus entendre après la seconde guerre mondiale ?
Il y a deux moments qui ont chacun leur logique. Pendant la guerre d’Algérie, il y a un antimilitarisme très lié au sentiment que l’armée participe à une guerre injuste. Et qui est en plus une guerre dont on sait déjà, à l’époque, qu’elle s’accompagne de tortures et d’exactions. Il y a donc une détestation de cette guerre. Mais cet antimilitarisme-là, au moment où se termine la guerre d’Algérie, n’a plus vraiment de raison de se développer.
En revanche, le deuxième temps fort de l’antimilitarisme, c’est après 68, et ça correspond à un changement de la jeunesse. Celle-ci est beaucoup plus revendicative, défend des modèles intellectuels nouveaux, plus libertaires, et va voir dans le moment du service militaire une atteinte à la liberté. C’est un vrai changement de mentalité. Les jeunes des années 50, 60, n’aimaient pas forcément faire l’armée, mais c’était intégré à leur univers mental, ça faisait « partie de la vie ». Là où, après 68, le service militaire devient la contradiction même de ce qu’ils défendent et devient donc l’ennemi. Le moment le plus puissant d’antimilitarisme au XXe siècle, c’est le début des années 70.
La fin de la conscription expliquerait donc qu’on entende moins de critique de l’armée au XXIe siècle ?
Le sentiment qu’on a, c’est en effet qu’avec la fin du service militaire obligatoire, qui était le principal moteur de l’antimilitarisme concret, celui-ci perd de son sens. L’armée est moins discutée dans l’espace public aujourd’hui, alors même qu’elle a hérité de rôles nouveaux, notamment la lutte contre le terrorisme. Dans les enquêtes d’opinion, l’armée bénéficie plutôt d’une bonne cote de popularité. Elle est pourtant engagée dans des opérations extérieures dont on sait qu’elles ne sont pas exemptes de reproche. Mais ce qui a aussi beaucoup changé, c’est que l’armée a appris à communiquer. À partir du moment où elle devient professionnelle, elle est consciente qu’elle a besoin de faire des campagnes de communication pour recruter et se faire mieux accepter. C’est une volonté de créer un nouveau lien entre l’armée et la nation, puisque ce lien n’existe plus de manière évidente dans les pratiques sociales.
On est dans un système complètement mondialisé, avec des armées très fortes, des conflits qui semblent devoir se multiplier…
Est-ce qu’aujourd’hui, on peut encore tenir un discours antimilitariste sans être pris pour un utopiste totalement déconnecté de la réalité ?
Il y a cet espèce de principe de réalité, qui fait que quand la guerre est visible à l’horizon, elle rend nécessaire d’avoir un outil de défense. Les antimilitaristes, au XXe siècle, l’avaient à l’esprit. Leur argument était de dire que la solution ne passait pas par l’existence d’une armée permanente et verticale, mais par d’autres modèles. Ces modèles étaient peut-être utopiques, mais ça permet de dire qu’on peut se défendre sans nécessairement passer par un modèle militaire classique. C’est un discours très difficile à tenir aujourd’hui avec des guerres hautement technologiques : on a du mal à voir comment une armée populaire pourrait faire face à des outils de destruction nucléaires ou à des armes technologiques. La technicisation de la guerre fragilise les discours alternatifs aux armées organisées.
Par ailleurs, aujourd’hui, un résistant alternatif n’a pas de raison immédiate de traiter la question de l’armée, parce qu’il ne fait pas le service militaire et n’est pas directement confronté à elle. Aujourd’hui, le représentant de l’institution État et de l’autorité, ça va être beaucoup plus le policier, et c’est sur lui que vont se concentrer les critiques.
Recueilli par Nicolas Bérard
1 – à bas l’armée ! L’antimilitarisme en France du XIXe siécle à nos jours, éric Fournier et Arnaud-Dominique Houte, éditions de la Sorbonne / Histoire contemporaine, 2023.
2 – La gendarmerie est certes une institution militaire mais nous la séparons ici de l’armée de combat.
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